Libérons l'entreprise
De ce point de vue, si la société est comparable à un organisme vivant, les entreprises sont comme les cellules essentielles de ce tissu social extrêmement complexe et malléable : elles lui donnent vie et vigueur, souplesse et dynamisme. L’entreprise a pour fonction de créer plus de richesses qu’elle n’en consomme, richesses sans lesquelles tout progrès social serait bien illusoire. La création des richesses passe avant tout par le travail des hommes et des femmes de ce pays ; et notamment par l’accomplissement de chacun dans son travail car tous les progrès de la science économique ne pourront jamais nous faire oublier qu’il n’y a de richesses que dans les hommes.
De manière assez ironique, les formidables avancées technologiques, qui ont permis d’automatiser non seulement les tâches physiques les plus pénibles mais aussi les fonctions intellectuelles les plus répétitives, ont montré finalement toute l’importance des ressources humaines (et du « capital humain » pour utiliser le langage des économistes) dans la réussite des entreprises. Car il y a dans l’homme quelque chose de spécifique qui ne pourra jamais être automatisé ni banalisé et qui fait que le travail restera la source essentielle de toute production. Ces mêmes éléments, difficilement quantifiables et palpables, font que les relations professionnelles ne sont jamais simples : on ne gère pas les hommes comme des machines. Mais elles ne sont pas nécessairement conflictuelles. L’entreprise est un lieu autant d’affrontements que de coopérations, de compétitions que d’organisations. Les hommes sont toujours en interaction au sein des entreprises, chacun étant motivé par un objectif personnel et un objectif commun. Difficile de faire primer l’un sur l’autre. Et les entreprises sont en constante interaction entre elles, comme ces interactions complexes entre les atomes qui font la matière. Mais c’est aussi pourquoi aucune organisation ne pourra se substituer à l’entreprise.
Dans son formidable ouvrage, qui met en perspective historique l’entreprise, Michel Drancourt met en évidence les conditions qui ont permis l’existence, la création et le développement des entreprises[1]. Selon lui, quatre conditions apparaissent essentielles :
1. Pour entreprendre, il faut croire en l’avenir. De ce point de vue, l’entreprise est comme un symbole contre le fatalisme. La pénurie n’est pas une fatalité pour peu que les hommes s’organisent, accumulent du capital et innovent.
2. Pour entreprendre, il faut avoir le souci de l’efficacité. Pour ce faire, la maîtrise du temps et des coûts permet de démultiplier les résultats. Toute l’histoire de l’entreprise est une lutte permanente contre le gaspillage en vue d’une meilleure allocation des ressources, que l’on sait si rares et précieuses.
3. Pour entreprendre, il faut avoir la liberté de disposer des résultats de son action. L’économie s’épanouit à mesure que la liberté progresse. Entreprendre est une façon d’exprimer ce désir de liberté.
4. Enfin, la liberté n’aurait pas de sens sans la discipline des contrats et de l’Etat de droit. Les contrats relient les hommes au sein des entreprises et le respect de ces contrats – donc finalement la confiance – sera la condition de la viabilité des entreprises.
Malgré nos nombreuses difficultés économiques, toute l’histoire de notre pays montre que les français sont profondément attachés à ces valeurs positives qui expliquent les sursauts des nations et fondent la prospérité. Pour peu qu’on les écoute, pour peu qu’on les laisse agir, les français montrent avec talent leur fougue entrepreneuriale ou leur attachement à l’entreprise, à la propriété privée et à l’innovation, caractéristiques essentielles de nos économies contemporaines. D’ailleurs, les termes « entreprise » et « entrepreneurs » sont typiquement français, les Américains parlant de « company » tandis que les Anglais utilisent le vocable « firm ».
[1] Drancourt M.[1998], Leçon d’histoire sur l’entreprise de l’antiquité à nos jours, Presse Universitaire de France, Paris.

